S’entraîner au Japon en 2025

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Vous connaissez notre préférence pour le karaté traditionnel. Et oui, il se pratique toujours, à Paris comme à Tokyo. La rédaction de Self et Dragon a rencontré Olivier Macard, un passionné qui s’entraîne à Paris avec Hamid Amiche et Karim Bellakdar, et à Tokyo dans le dojo de maître Yahara.

Le Japon est le berceau du karaté, c’est une banalité que de dire cela. Le karaté sportif a un peu décentré le sujet. Mais bon, peut-on employer le terme karaté pour définir ces joutes sportives avec quelques techniques de karaté, dans lesquels deux athlètes rivalisent de vitesse pour se toucher sans se faire mal, et qui fêtent leur victoire avec un saut périlleux arrière, ou en faisant trois fois le tour du tatami en se tapant sur la poitrine ?

Ce qui est significatif aujourd’hui, c’est que beaucoup de pays titrés n’ont aucun passé historique en karaté, mais une rage de gagner, et un entraînement uniquement orienté sur la touche rapide. Vous allez découvrir comment le karaté traditionnel est intégré aujourd’hui au huitième étage d’un immeuble de bureaux de luxe dans un quartier prisé de Tokyo, au-dessus des bureaux de l’entreprise Mercedes, dans un dojo de 100 mètres carrés très design. Vous allez découvrir aussi comment un fougueux jeune sexagénaire, consultant en stratégie et ransactions avec trente années de pratique, n’hésite pas à se déplacer jusqu’au Japon pour vivre sa passion.

Olivier Macard, vous avez récemment effectué un séjour au Japon pour vous entraîner dans le dojo de Sensei Yahara. Pouvez-vous nous en parler ?

J’ai eu l’opportunité de me rendre deux fois au Japon cette année afin de m’entraîner au Hombu Dojo de la KWF à Tokyo. Une première fois en juin pour préparer mon passage du 4e Dan, puis en décembre pour recevoir mon diplôme.

Tokyo est une ville que je connais bien, y ayant vécu par le passé, et j’éprouve toujours un immense plaisir à y retourner. Lors de chaque séjour, je me suis entraîné trois à quatre fois par semaine sous la direction de Sensei Ishiguro et Sensei Otsuka. Chacun adopte une approche distincte mais complémentaire, ce qui rend l’expérience d’autant plus enrichissante. Les cours de Sensei Ishiguro attirent un mélange équilibré de Japonais et d’expatriés, tandis que ceux de Sensei Otsuka sont majoritairement fréquentés par des pratiquants japonais plus jeunes.

Olivier Macard 4e dan KWF.

Sensei Yahara assistait parfois aux entraînements, et en décembre, il est intervenu directement pour corriger une de mes techniques. Ce qui m’a frappé, c’est qu’avant de m’expliquer la correction à apporter, il m’a d’abord interrogé sur ma compréhension du sens du mouvement. Ce n’est qu’une fois mon raisonnement validé qu’il a détaillé les ajustements à effectuer. Cela illustre une approche bien différente du stéréotype souvent véhiculé selon lequel, au Japon, l’accent est mis uniquement sur la répétition au détriment de l’explication.

J’ai également été marqué par le respect et la crainte que Yahara Sensei inspire aux autres Senseis et aux Sempais. En son absence, des anecdotes sur ses affrontements contre les Yakuzas étaient fréquemment racontées pour illustrer l’efficacité des techniques enseignées et l’incroyable puissance qu’il dégage.

Qu’est-ce qui différencie un dojo japonais d’un dojo occidental ?

Le Hombu Dojo de la KWF est situé en plein centre de Tokyo, près de la station Hatchobori.

Installé au huitième étage d’un immeuble moderne, il offre un espace d’une centaine de mètres carrés. L’aspect le plus frappant est l’intensité martiale des entraînements. Dès que Sensei Otsuka annonce «Gedan Barai», l’ambiance change radicalement : l’engagement des pratiquants est total, la tension palpable et les départs explosifs. Cette énergie collective crée une dynamique unique qui pousse chacun à se dépasser.

Autre différence majeure : l’homogénéité technique des pratiquants. Le niveau moyen est élevé, et tous adoptent des positions basses avec une exécution précise des détails techniques.

Vous avez passé votre examen de quatrième à l’occasion d’un stage en Pologne avec maître Yahara. Pouvez-vous nous en parler ?

Le référentiel des Dans à la KWF est différent de celui pratiqué par nombre de fédérations. Il correspond au système mis en place à l’origine par les fondateurs du Karaté

le 5e Dan est le grade le plus  élevé possible pour un pratiquant. Seuls les cadres-instructeurs de la Fédération peuvent prétendre passer le 6e et le 7e Dan. Ils intègrent alors les instances de la gouvernance de la KWF (Conseil d’Administration, Comités Techniques). Le quatrième Dan est donc l’avant dernière étape avant d’intégrer le groupe des pratiquants les plus gradés. J’ai passé cet examen dans le cadre d’un séminaire international donné en octobre dernier par Yahara Sensei et Otsuka Sensei à Szczercin, en Pologne. L’examen a eu lieu le dimanche soir, après deux jours d’entraînement intense.

Du fait d’une vie professionnelle bien remplie, j’ai longtemps repoussé les passages de grade. J’ai maintenant 61 ans et je dois faire face, lors de ces passages, à des partenaires beaucoup plus jeunes. C’est pour moi un enjeu, notamment en matière d’endurance. Nous étions trois candidats à passer le 4e Dan. Chaque exercice devait être réalisé deux fois avec des partenaires différents.

Le programme comportait : Une longue série de Kihon incluant des enchaînements de tsukis, kaiten uraken, des techniques de jambes avant (yoko geri, mawashi geri, ushiro geri), ainsi que le san ten rikki hou, une forme développée par Yahara Sensei mettant en valeur les trois composantes de la puissance en Karaté : rotation des hanches avec gyaku tsuki, compression/expansion age uke/gyaku tsuki et rotation complète du corps sur kaiten uraken. Des exercices de combat : Jyu Ippon Kumite, Ping Pong Kumite (enchaînement d’attaques et de contre-attaques sans interruption), Jyu Kumite. Le Jyu Kumite, dernière épreuve des passages à la KWF, est toujours un moment à part.

Faire face alors à un jury présidé par Yahara Sensei, une légende du combat, suscite à la fois une profonde humilité et une forme d’exaltation. Ce moment exige une approche spécifique. En effet, les participants, issus de nationalités et d’horizons variés, abordent le Jyu Kumite de façon plus ou moins « rugueuse ».

Mikio Yahara est un des derniers protagonistes du Karaté de la JKA des années 60 à 80, que beaucoup estiment aujourd’hui extrêmement violent. Cette époque est révolue, mais fait partie de l’histoire du Karaté

Malgré les consignes du jury rappelant l’importance de démontrer ses aptitudes sans blesser son partenaire, certains pratiquants, fatigués après deux jours de séminaire mais électrisés par la présence de Yahara Sensei, peuvent être amenés à relâcher le contrôle de leurs techniques et adopter des comportements à risques. Il est donc crucial de sortir du « flow » des exercices précédents, de marquer une pause pour recentrer son attention et se reconnecter pleinement à l’instant. Deux katas : Un choisi par le pratiquant parmi Unsu, Wankan, Hangetsu, Gojushi-ho-sho. Un imposé par le jury parmi Kanku Dai, Bassai Dai, Jion, Empi.

Le jury était composé de Yahara Sensei, Otsuka Sensei, Lars Lassen Sensei (Chef instructeur KWF Pologne) et des chefs instructeurs de KWF Angleterre. L’épreuve a duré plus de 1h30 et était physiquement très exigeante, à tel point que l’un de mes partenaires a été pris de crampes en cours d’examen.

Au final, j’ai réussi l’épreuve et ai reçu mon diplôme à Tokyo, un magnifique parchemin calligraphié, visé par Yahara Sensei. Ce fut un moment marquant dans mon parcours de karatéka, exigeant mais inoubliable. »▪️

MIKIO YAHARA, LE DEPOSITAIRE DU BUJUTSU

Il est des individus qu’il est difficile de définir avec nos mots, nos idées et convictions, nos habitudes de penser, notre manière de vivre, parce qu’ils représentent un inconscient collectif que l’on peine à appréhender, une civilisation qui n’est pas la nôtre, l’incarnation d’une époque passée, que beaucoup pensent même révolue. Il en est ainsi de Mikio Yahara, 8ème dan KWF (Karatenomichi World Fédération).

Mikio Yahara, ou Yahara Sensei pour les initiés, ou Sensei Yahara pour ses élèves (hé oui, tout cela est subtil, pour notre part, nous parlerons du personnage public et très populaire au Japon, Mikio Yahara) ancien instructeur légendaire de la JKA, enseignement qu’il prolonge aujourd’hui au sein de la KWF qu’il a créée au début des années 2000. Il y a ce que l’on peut définir avec nos mots, que nous ressentons, et le reste, que nous devinons pour certains, et qu’il faut bien aussi habiller avec des mots.

Es-t-on capable de comprendre et surtout d’intégrer la démarche de cet assistant de Maître Nakayama dans les années 60, qui donnait un cours de Karaté au célèbre écrivain japonais Mishima une semaine avant son Seppuku, ou celui qui aux championnats du monde de Paris en 1972 réalise un saut périlleux arrière pour éviter un balayage, qui ne sait même pas combien de combats, réels ou en compétition il a réalisés, combien de coupes et de trophées, en technique et en combat il a gagnés, mais qui se rappelle le moment où, projeté en arrière par un magnifique Tomoe Nage,

dans un combat très dur avec Mori, il ne roule pas mais place un Mae Geri, en prenant appui sur le sol avec les mains et assomme son adversaire. Il se rappelle aussi du nombre d’ambulances qu’il fallait appeler lorsqu’il faisait passer le grade de 3ème, 4ème 5ème dan à la JKA, avec ses collègues Tanaka et Yano. Sa vie est une légende, et les lecteurs de Self et Dragon ont

entendu parler de ses combats avec les Yakuzas (ce n’est pas de la fiction), de sa Rolls (pour info il roule maintenant en Bentley), de son hôtel en Nouvelle-Calédonie qu’il a revendu, (car il préfère maintenant se concentrer sur sa société de sécurité et la KWF), de sa société de sécurit (300 salariés, vous comprenez, il faut bien travailler car avec le karaté on ne gagne pas d’argent). Tout cela est vrai et lorsque l’on échange avec ce maître de Karaté, on a vraiment l’impression d’être sur une autre planète.

En Karaté, pour centrer le sujet, c’est ce combattant exceptionnel sélectionné en 1972 dans la délégation japonaise par Sensei Kanazawa, car il donnait une image différente du Karaté japonais de compétition, basé surtout sur des enchaînements de poings en ligne. C’est celui qui réalise, dans les livres de base du Karaté moderne

« Les Best du Karaté » de Nakayama aux éditions Vigot, (livres indispensables à la connaissance du sujet) ces déplacements et ces coups de pieds spectaculaires.

Mikio Yahara est un des derniers protagonistes du Karaté de la JKA des années 60, 70 et 80, que beaucoup estiment aujourd’hui extrêmement violent. Vous en jugerez par vous même. Cette époque est aujourd’hui révolue, mais fait partie de l’histoire sans laquelle le Karaté ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui.

Les plus belles démonstrations de Karaté réalisées depuis l’origine sont incontestablement celles qu’il a faites avec ses collègues Abe, Mori, Asai, et d’autres. Jamais un tel niveau d’intensité n’a été atteint, une vivacité aussi déterminante, une limite dans le contrôle extrême (tout ceux qui ont travaillé avec moi ont été blessés). Dans le monde entier, ces démonstrations ont été reprises par les experts locaux, comme l’étaient les tubes musicaux américains dans les années 60, parfois avec un certain talent, jamais égalées. Qui n’a pas vu la démonstration avec la chaise par exemple.

Une autre particularité, tout ceci reste dans un milieu confidentiel. Jamais ces experts ne se sont produits dans des festivals médiatiques, seulement au cours de compétitions, entre connaisseurs. Le véritable Karaté Shotokan, qui est le vrai Karaté Do, ce n’est pas une affaire de paillettes, de fanfares et de cimbales, c’est la transmission pure et sans concession du Bujustu, l’art de la guerre.▪️

Self & Dragon n°26 | Février – Mars – Avril 2025

S’entraîner au Japon, par Christian Courtonne

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Publié par Keikō Dōjō

Ecole de recherche, d’enseignement et de pratique du karate-Do Shōtōkan