Gojushiho Sho : Un Voyage Symbolique au Cœur du Karaté Shotokan

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À l’occasion du dernier stage de la saison organisé par le Karaté Club du Vernet, Xavier Géraud a choisi de mettre à l’honneur un kata d’exception : Gojushiho Sho, figure emblématique du style Shotokan. Ce kata, faisant partie d’un diptyque avec Gojushiho Dai, est issu d’une forme plus ancienne que l’on retrouve dans de nombreuses écoles (Shito-ryu, Matsubayashi-ryu, Kyudokan, etc.). Sa structure classique évoque par moments d’autres katas fondamentaux tels que Jion, Heian Shodan ou encore Tekki.

Deux piliers techniques et philosophiques

Xavier Géraud a axé son enseignement sur deux thématiques majeures : l’ancrage et le contraste. L’ancrage suppose une stabilité constante, notamment dans la hauteur des hanches et des positions tout au long du kata. Le contraste, quant à lui, s’exprime à travers l’alternance marquée entre des séquences explosives et des phases lentes, ces dernières mettant en évidence l’importance de la respiration maîtrisée.

Ce kata contient près d’une vingtaine de passages exécutés à rythme lent, riches en techniques à mains ouvertes. Ces éléments traduisent une volonté claire de développer un relâchement maîtrisé, qui doit précéder et suivre les actions dynamiques, dans une logique de fluidité et de continuité.

Une approche progressive et intégrée

Avant de se plonger dans l’exécution complète de Gojushiho Sho, les pratiquants ont exploré ses principes fondamentaux à travers un travail de kihon évolutif pour renforcer l’ancrage, et des exercices respiratoires sur des techniques simples (mae-te, gyaku-zuki) pour développer le relâchement tout en maintenant le zanshin, cette vigilance propre à l’esprit martial.

Le kata a ensuite été abordé par séquences. Deux d’entre elles ont fait l’objet d’un travail en bunkai (application) : la première correspondant à l’introduction du kata, révélant l’importance de certaines transitions discrètes, la seconde centrée sur le « refrain » du kata, véritable signature rythmique et technique.

Un parcours initiatique

Comme tout kata, Gojushiho Sho est un voyage : il débute et se termine au même point, à l’image d’un mythe ou d’un conte initiatique. Mais l’élève en ressort transformé. Le premier mouvement — exécuté en zenkutsu, poings fermés, en avançant — contraste avec le dernier, effectué en kokutsu, mains ouvertes, en reculant. Pourtant, un élément subsiste : le positionnement du bras droit sur le bras gauche, symbole de continuité et de transformation.

Ce passage du yang (actif, direct) vers le yin (réceptif, introspectif) reflète l’essence du kata : alternance entre lenteur et explosivité, transitions entre les postures, opposition entre techniques à mains ouvertes et fermées. Autant d’éléments qui traduisent la complémentarité au cœur de la pratique.

Un dialogue entre formes

L’observation simultanée de Gojushiho Sho et de Gojushiho Dai renforce cette impression de dualité complémentaire. La forme ample de Sho répond à la forme plus compacte de Dai. À ce sujet, il est intéressant de noter que Kanazawa, maître emblématique du Shotokan, aurait inversé les appellations, « sho » signifiant littéralement « petit » et « dai », « grand ». Une inversion qui prend tout son sens lorsqu’on observe l’expressivité respective des deux formes.

Xavier Géraud et sa fille Noémie, en harmonie parfaite.

La symbolique du nombre

Pour conclure, Xavier Géraud évoque la portée symbolique du nombre 54, qui donne son nom au kata (Gojushiho signifiant « cinquante-quatre pas »). Ce nombre fait écho à un autre bien connu des arts martiaux et du bouddhisme : 108, qui représente les désirs terrestres entravant l’Homme. Gojushiho, en tant que kata « de moitié », devient alors une étape symbolique dans un processus de purification, un combat intérieur mené par le pratiquant.

Les systèmes spirituels et religieux accordent souvent une importance profonde aux nombres, outils de structuration et de canalisation des forces chaotiques. Le karate-do, dans cette logique, participe à cette mise en ordre du monde à travers le corps et l’esprit. Le kata en devient l’incarnation vivante et poétique.

Quand le combat devient poésie

Structuré, symétrique, musical, Gojushiho Sho transcende sa dimension martiale. Il devient une forme d’art. Il n’est pas sans rappeler ces vers de Baudelaire : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté… ». Si Giacometti avait son Homme qui marche, le karaté a son Homme qui combat. Contre quoi ? Contre qui ? C’est à chacun d’y répondre. Peut-être contre quelque chose de plus grand que lui. Peut-être un combat perdu d’avance. Mais est-ce une raison pour ne pas le livrer ?

Propos recueillis par Cyril Rodriguez – Photos © Michel Massarin

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Publié par Keikō Dōjō

Ecole de recherche, d’enseignement et de pratique du karate-Do Shōtōkan