
Senseï Masamichi OTSUKA, 6e dan, KWF Chief Instructor
Interview de Masamichi Otsuka Sensei réalisée par Stevie Mason et publiée dans le numéro 165 du magazine Shotokan Karate Magazine.
Traduction proposée par Cyril Rodriguez.
Cet entretien avec Masamichi Otsuka Sensei a eu lieu lors d’un séminaire de deux jours au John Wright Sports Centre, à East Kilbride, les 7 et 8 juin 2025. Il a été organisé par KWF Scotland et conduit par Sensei Stevie Mason, 7e Dan, instructeur en chef de l’Académie de Karaté Kihonkai d’East Kilbride.
Présentation par Stevie Mason Sensei

Je connais Otsuka Sensei depuis de nombreuses années et j’ai une relation personnelle forte avec lui. Je peux dire que sa personnalité est plutôt humble et introvertie. Masamichi Otsuka Sensei est l’instructeur en chef de la Karatenomichi World Federation (KWF). Cependant, il est important de souligner que Mikio Yahara Shihan reste le fondateur et le grand maître de l’organisation. Yahara Sensei continue à enseigner lors de séminaires à travers le monde et à guider la direction du KWF. Masamichi Otsuka Sensei a 42 ans et détient actuellement le grade de 6e Dan KWF. Ayant terminé le programme de formation des instructeurs d’élite au siège du KWF au Japon, il est maintenant instructeur principal au siège et dirige des cours de formation avancés à travers le monde.
Plus de 100 karatekas venus de toute l’Europe se sont réunis pour cette rare opportunité de s’entraîner sous la direction de ce Sensei Shotokan de classe mondiale.
Entretien
SM : Tout d’abord, Sensei, merci beaucoup de prendre le temps de nous parler aujourd’hui. Pour commencer, pouvez-vous nous dire comment vous découvert les arts martiaux, et ce qui vous a attiré vers le karaté ?
MO : Merci de m’avoir invité. Mon introduction au karaté s’est faite assez naturellement. Mon père était instructeur de karaté, et mes deux frères aînés avaient déjà commencé leur initiation. Je les accompagnais souvent aux entraînements et aux compétitions. Étant dans cet environnement dès mon plus jeune âge, le karaté est devenu une partie de ma vie sans que je m’en rende compte. Je n’ai pas exprimé de désir particulier de commencer le karaté, mais un jour, un petit karaté gi a été préparé pour moi – et c’est ainsi que tout a commencé.
SM : Quels ont été vos premiers souvenirs dans le dojo, et que retenez-vous de ces premières années d’entraînement ?
MO : L’entraînement sous la direction de mon père était particulièrement intense. Il était encore plus strict avec moi qu’avec ses autres élèves. Je me souviens avoir appris les positions et les noms des techniques, mais à cinq ans, c’était très difficile. Je pleurais souvent pendant l’entraînement. À l’époque, je trouvais le karaté douloureux, dur, et pas agréable. Ces premiers jours ont été vraiment difficiles.
SM : Comment êtes-vous venu à vous entraîner sous la direction du légendaire Mikio Yahara Sensei, et comment cela s’est-il passé ?

MO : Après l’université, j’ai travaillé dans une entreprise pendant environ trois ans. Un jour, j’ai appris que Yahara Sensei visitait ma ville natale, alors je suis allé le saluer. Une semaine plus tard, j’ai reçu une invitation pour devenir stagiaire au siège du KWF. J’ai été surpris et je ne comprenais pas pourquoi j’avais été choisi. Puis, je me suis souvenu : vers l’âge de 14 ans, j’avais participé au tournoi national de la JKA. Yahara Sensei était présent et m’a dit plus tard qu’il m’avait remarqué. À l’époque, Yahara Sensei me semblait être une figure intimidante – presque intouchable. Mais puisqu’il m’avait gentiment proposé une invitation, je me suis senti obligé d’accepter. Lors de l’examen d’entrée des stagiaires, j’ai exécuté des kata et du kumite devant Yahara Sensei et plusieurs autres instructeurs seniors, suivi d’un entretien.
Le kumite était très différent de ce que j’avais connu – c’était du kumite traditionnel et combatif, pas du style compétition. Cela a été une véritable révélation.
SM : Yahara Sensei est connu dans le monde entier pour son intensité et son approche unique – comment était-ce de s’entraîner directement sous sa direction ?
MO : Au début, je ne comprenais pas pleinement ce que Yahara Sensei enseignait. Tout semblait extrêmement avancé et complexe. Je me souviens avoir pensé : « Je n’y arriverai jamais. » Mais en continuant à pratiquer, j’ai remarqué des changements dans ma perception et l’utilisation de mon corps. Ce changement de conscience m’a permis de commencer à comprendre ce qu’il essayait de transmettre.
J’ai aussi commencé à voir les incohérences dans le karaté que j’avais pratiqué jusque-là. Et surtout, l’entraînement était intense, physiquement et mentalement. C’était très difficile.
SM : Pouvez-vous partager une leçon ou une anecdote de Yahara Sensei qui a particulièrement influencé votre karaté ou votre philosophie d’enseignement ?
MO : Une leçon qui m’a profondément marqué concernait l’exécution des kata avec une véritable conscience de la distance entre soi et l’adversaire. Cette idée a tout changé. Quand on commence à considérer la distance réelle, on réalise combien il faut ajuster : la manière d’utiliser les bras, de lever les jambes, le timing – tout. Cela devient encore plus clair lorsqu’on pratique le kata avec un partenaire.
Aujourd’hui, chaque fois que j’enseigne le kihon ou le kata, je dis toujours aux élèves d’imaginer un adversaire. Cette visualisation modifie le timing, la précision, et même le facteur d’intimidation des techniques.
SM : En tant que personne ayant consacré une grande partie de votre vie au karaté, comment vos objectifs et motivations ont-ils évolué au fil des années ?
MO : Quand j’étais plus jeune, mon objectif était simple : gagner autant de combats que possible. Mais après être devenu instructeur au siège du KWF, ma perspective a changé.
Aujourd’hui, je veux aider davantage de personnes à comprendre et à expérimenter le karaté unique de Yahara Sensei. Je suis motivé par l’envie d’enseigner les mouvements originaux, la philosophie et les significations profondes derrière les techniques.
SM : En tant qu’instructeur en chef du KWF, quelles sont selon vous les qualités les plus importantes pour un instructeur de karaté aujourd’hui ?
MO : Je pense que l’humilité est la qualité la plus importante. Un instructeur ne devrait jamais penser qu’il a tout appris. Il est crucial de rester ouvert d’esprit et de continuer à apprendre – non seulement les techniques, mais aussi les points de vue des autres. Il est également essentiel d’enseigner de manière à susciter la curiosité et l’enthousiasme chez les élèves, tout en restant fidèle à l’essence véritable du karaté.
SM : Comment conciliez-vous les aspects traditionnels du karaté, avec les aspirations d’un karaté moderne pour les élèves ?
MO : Honnêtement, je ne réponds pas toujours aux attentes modernes. Mon enseignement ne se concentre pas sur la préparation aux tournois, mais plutôt sur la manière de générer une véritable force et de se protéger. Dans les deux universités où j’enseigne, je mets l’accent sur la construction d’une base qui durera toute une vie. Les carrières compétitives sont courtes. Mon objectif est que les élèves développent un karaté qui les accompagne bien au-delà de la vingtaine.
SM : Quelles sont selon vous les principales différences dans l’entraînement du karaté entre le Japon et les autres pays que vous avez visités ou où vous avez enseigné ?
MO : Une grande différence est l’accent mis sur la répétition dans de nombreux dojos à l’étranger. Répéter une technique plusieurs fois est utile, mais sans forme correcte et mécanique corporelle appropriée, cela peut créer de mauvaises habitudes. Au siège du KWF, nous privilégions la précision à la quantité. Nous faisons peut-être moins de répétitions, mais chacune est exécutée avec pleine puissance et en visant la forme parfaite. Même une seule série de kihon ou un kata, bien fait, devrait vous épuiser. Nous mettons l’accent sur la qualité et l’engagement mental et physique total dans chaque technique, que ce soit en kata, kihon ou kumite.
SM : De nombreux élèves vous considèrent comme un modèle. Quel conseil donnez-vous aux jeunes karatekas qui aspirent à atteindre un haut niveau ?
MO : Je souligne toujours l’importance de la conscience de soi. Vous seul pouvez vraiment comprendre votre propre corps – si vos hanches sont alignées, si vos poings sont bien positionnés, ou si votre timing est incorrect. Je rappelle aussi aux élèves de s’entraîner avec intention. Même en kihon et en kata, il faut toujours visualiser un adversaire. Cet état d’esprit transforme la pratique.

Le karaté est un voyage personnel, et la discipline personnelle est essentielle.
SM : Le KWF est connu pour ses standards élevés et son approche très dynamique. Comment maintenez-vous ce niveau dans les dojos KWF à l’international ?
MO : Lorsque Yahara Sensei et moi animons des séminaires à l’étranger, nous nous concentrons sur l’enseignement précis des principes et mouvements fondamentaux du KWF. Nous avons aussi la chance d’avoir d’excellents instructeurs internationaux qui contribuent à maintenir ces standards. De plus, les examens de grade du KWF sont extrêmement rigoureux. La manière dont une personne utilise son corps doit évoluer significativement à chaque grade. Réussir un examen du KWF signifie que vous avez véritablement intégré les techniques.
SM : Avez-vous vécu des expériences marquantes ou des défis particuliers lors de vos voyages en tant qu’instructeur du KWF ?
MO : Devenir stagiaire du KWF sous la direction de Yahara Sensei m’a ouvert les yeux sur la structure et la logique de ses méthodes d’enseignement. Elles reposent sur des explications claires des techniques et de la théorie. Les mouvements sont exigeants, mais les concepts sont si bien expliqués que même les enfants peuvent les comprendre. Au début, j’ai eu du mal avec de nombreux aspects. Mais aujourd’hui, j’essaie d’expliquer les choses sous plusieurs angles, en m’appuyant sur mon propre parcours en karaté. Je veux continuer à partager cette approche avec les gens du monde entier.
SM : En repensant à votre carrière, y a-t-il un moment ou une réalisation qui vous semble particulièrement significatif ?
MO : Un moment fort a été la première fois où j’ai frappé le makiwara au dojo Honbu du KWF. Peu importe la force de mes coups, il repoussait toujours mon poing. Avec le temps, j’ai appris à engager les bonnes parties de mon corps. Finalement, le makiwara a cessé de me repousser – ce fut un tournant.

Il y a aussi eu des moments où des adversaires beaucoup plus grands et musclés ne pouvaient pas résister à mes attaques, alors que je pouvais encaisser les leurs. Ce contraste m’a montré l’efficacité d’une technique correcte et du contrôle corporel.
SM : Avec un emploi du temps aussi chargé entre l’enseignement, les voyages et l’entraînement, comment gardez-vous votre pratique personnelle du karaté fraîche et en constante amélioration ?
MO : Aujourd’hui, j’ai très peu de temps pour m’entraîner seul. Mais je fais constamment de l’entraînement mental – je visualise la version idéale de mes mouvements. Quand je me sens déséquilibré ou incertain, je retourne au makiwara. Cet acte simple révèle instantanément toute faiblesse ou relâchement dans mon corps. Cela m’aide à me recalibrer.
SM : Enfin Sensei, en dehors du dojo et des voyages, comment vous détendez-vous ?
MO : J’ai grandi entouré par la nature, donc j’aime y retourner quand je le peux. Si j’ai quelques jours de repos, je vais pêcher dans les montagnes, les rivières ou les lacs. J’aime aussi emmener mes enfants rendre visite à mes parents et passer du temps tranquille à la maison. Pour être honnête, la plupart de mon temps libre est consacré au repos et à rattraper mon sommeil !
SM : Merci Sensei, de nous avoir accordé votre temps pour cette interview pour SKM.
MO : Merci beaucoup.
Commentaire de l’éditeur
Un grand merci à Sensei Stevie Mason pour avoir mené cette interview pour SKM. Bien que cette interview avec l’excellent Masamichi Otsuka Sensei soit relativement courte, il est important de comprendre la personnalité de chaque instructeur et de respecter que celà reflète souvent la manière japonaise. Voici quelques mots de conclusion de Sensei Stevie Mason du KWF…
Un aperçu de cet homme discret à la tête du KWF. Masamichi Otsuka Sensei est un formidable karateka de Budo, il incarne parfaitement ce que doit être un véritable sensei. Doué techniquement, avec un palmarès enviable en compétition et une nature modeste. Il est aux côtés de Yahara Shihan depuis de nombreuses années. Otsuka Sensei a une personnalité très bienveillante, toujours prêt à aider malgré une charge de travail considérable. Sa compréhension du concept KWF Santen Riki Ho (les trois points de génération de puissance) a atteint un niveau que très peu ont réussi à atteindre. Masamichi Otsuka Sensei est à la fois instructeur, administrateur et ami.
Il existe plusieurs vidéos sur YouTube où l’on peut voir ce concept en action, ainsi que le kata du KWF San Ten Riki Ho, créé par Mikio Yahara Shihan il y a quelques années en utilisant ces trois principes de génération de puissance. Une démonstration en particulier a été filmée lors d’un séminaire en avril 2016 aux États-Unis. Yahara Shihan y enseigne ce nouveau kata du KWF en détail, démontré ici il y a presque une décennie par son élève, le jeune Masamichi Otsuka Sensei.
Masamichi Otsuka Sensei et le Keikō Dōjō



Plus de photos avec Masamichi Otsuka : 2012 UK, 2013 DNK, 2015 FR, 2016 FR
